Musulmans de France et économie : contributions invisibles, enjeux visibles ?

Musulmans de France et économie : contributions invisibles, enjeux visibles ?

La part oubliée : repenser les contributions économiques dans une France plurielle

Avec Othman El Kachtoul, diplomate, agrégé d’arabe, docteur en islamologie de l’Université de Strasbourg. Sa thèse, Rendez-vous à Dabiq, a reçu en 2020 le premier prix scientifique de l’IHEDN.

Othman El Kachtoul

Diplomate, agrégé d’arabe, islamologue

Soirée-débat du 23 avril 2025

Le Cercle d’Influence Stratégique a consacré deux soirées-débats, animées par Othman El Kachtoul, à un sujet rarement traité avec rigueur dans le débat public : la place des musulmans de France dans l’économie nationale. Ces échanges ont déplacé le regard habituel, celui de l’intégration, de la laïcité ou de la sécurité, pour examiner ce qui se joue dans les cafés, cabinets, chantiers, livraisons, start-ups, marchés et PME portés par des femmes et des hommes souvent désignés à travers leur religion mais rarement considérés comme acteurs économiques à part entière.

Des chiffres, des visages

Les données partagées au cours de ces deux soirées éclairent une réalité massive et pourtant peu nommée. En 2021, 15 % des créations d’entreprise en France ont été le fait d’étrangers, dont 11 % de non-Européens. Dans certains secteurs (BTP, transport, restauration rapide), la part des entrepreneurs issus de l’immigration ou de culture musulmane dépasse parfois la moitié des effectifs sur un territoire donné. Le marché du halal, longtemps réduit à la viande, atteint aujourd’hui plus de 7 milliards d’euros : structuré, professionnalisé, exportateur, générateur d’emplois et d’innovations. La finance islamique reste marginale mais suscite un intérêt croissant, non pour des motifs confessionnels mais parce qu’elle propose un cadre éthique adossé à des actifs réels, refusant l’intérêt et la spéculation pure.

Le poids des freins

Les discussions ont pointé un paradoxe : à ces contributions réelles correspond une reconnaissance institutionnelle limitée. Les données de l’INSEE et de l’enquête Trajectoires et Origines montrent que les immigrés et leurs descendants restent plus touchés par le chômage, moins présents dans les CDI, sous-représentés dans les hautes fonctions économiques et publiques. Ces écarts renvoient à des dynamiques structurelles : discriminations à l’embauche, accès inégal au capital, ségrégations territoriales, représentations biaisées. Être utile sans être visible, actif sans être représenté : un trouble qui nourrit la fatigue, parfois la relégation, dans le pire des cas des discours de rupture, là où la société pourrait au contraire se renforcer par la pluralité.

Le défi républicain

Le cœur des échanges a porté sur cette question : comment reconnaître les apports sans essentialiser ? Comment dire « musulmans de France » sans créer un effet de séparation ? Une République mature n’a pas peur de la pluralité. Elle peut entendre qu’une partie de ses citoyens souhaitent consommer, financer, produire ou transmettre autrement, sans pour autant remettre en cause les lois communes. Le respect du droit, la neutralité de l’État, la non-discrimination demeurent intangibles. Mais la reconnaissance de réalités sociales relève, elle, de la lucidité politique et de l’intelligence collective.

Ces deux soirées n’ont produit ni consensus artificiel, ni bilan définitif. Elles ont fait émerger des angles morts, des expériences vécues, des pistes d’action. Et ouvert un chantier que le CIS continuera de travailler.

Othman El Kachtoul

Othman El Kachtoul

Diplomate, agrégé d’arabe, islamologue

Diplomate, agrégé d’arabe, ingénieur, docteur en islamologie de l’Université de Strasbourg. Sa thèse de doctorat, Rendez-vous à Dabiq. La théologie apocalyptique du groupe « État islamique », a reçu en 2020 le premier prix scientifique en catégorie Thèse de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Chercheur associé au Groupe d’études orientales, slaves et néohelléniques de l’Université de Strasbourg, il intervient régulièrement dans le débat public sur les questions liées à l’islam, au monde arabe et aux relations entre civilisations.