Derrière les débats récurrents sur l’immigration et l’intégration se loge une réalité plus fondamentale, plus difficile à nommer : la persistance d’un logiciel colonial qui façonne encore nos institutions, nos discours, nos hiérarchies. C’est cette mécanique que le Cercle d’Influence Stratégique a entrepris d’examiner avec Laurent Bigot, observateur aigu des relations franco-africaines.
Le constat de départ a été net. Ce vieux logiciel est devenu caduc. Il alimente le racisme dit systémique, entretient le mépris de l’Afrique et de ses diasporas, et prive la nation française d’une part précieuse de ses forces vives. La question n’est donc plus de le réformer mais de le dépasser. Sommes-nous prêts à changer de monde ?
Écouter, vraiment
La première ligne de force a porté sur l’écoute comme acte politique et stratégique. Qui sommes-nous pour penser ou ressentir à la place de l’autre ? Tant que la France continuera de projeter ses propres schémas sur l’Afrique, rien ne changera. Nos relations resteront prisonnières d’un cadre qui parle d’écoute tout en maintenant la domination. Apprendre à écouter, vraiment, c’est accepter que l’autre pense pour lui-même, ressente pour lui-même, décide pour lui-même. Sans cette lucidité, aucun partenariat, aucune négociation, aucune parole politique ne peut être durable ni véritablement stratégique pour la France.
La clarté comme condition du respect
Deuxième ligne : agir dans son propre intérêt n’est pas un repli, c’est un acte de souveraineté. Le respect entre nations ne naît pas de la conformité ou de la culpabilité, mais de la clarté. Savoir qui l’on est, d’où l’on parle, pourquoi l’on agit. C’est à cette condition seulement qu’un dialogue d’égal à égal devient possible. La générosité diplomatique sans assise nationale produit du flou, et le flou produit du ressentiment.
Diaspora, expatriés : le vocabulaire qui trahit
Troisième ligne, particulièrement éclairante. Le mot diaspora, en France, désigne presque exclusivement les populations d’origine africaine vivant ici. Les Français installés à l’étranger, eux, sont appelés expatriés, ou Français de l’étranger. Deux vocabulaires pour une même réalité : celle d’hommes et de femmes qui tissent des ponts entre les mondes. Cette asymétrie de langage n’est pas anodine. Elle révèle une hiérarchie implicite dans la manière dont la France pense l’altérité. Pourtant, toutes les diasporas, qu’elles arrivent ici ou qu’elles partent ailleurs, constituent une force stratégique au service de la nation.
La soirée n’a pas cherché à clore le débat. Elle a posé une exigence : confronter les idées sans les édulcorer, et accepter que la lucidité, parfois inconfortable, est la condition d’une politique étrangère réellement souveraine.
