L’autorité n’est rien sans la vision qu’elle sert
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Par Miruna Vladescu, Fondatrice du Cercle d’Influence Stratégique (CIS)
« Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Le diagnostic d’Antonio Gramsci, écrit depuis sa prison fasciste, n’a jamais sonné aussi juste qu’aujourd’hui.
Nous y sommes. Dans cet entre-deux où les anciennes certitudes se défont sans qu’aucune autre n’émerge encore avec netteté. Les monstres dont parlait Gramsci ne sont pas seulement les figures spectaculaires que l’actualité nous jette à la figure. Ce sont aussi, plus discrètement, nos propres confusions. Nous critiquons des visages. Nous devrions comprendre des structures.
Le pouvoir n’a jamais été un homme. Aucun homme, aussi habile soit-il, ne tient un système. C’est le système qui tient les hommes. Et tout système de pouvoir, qu’il soit politique, économique ou médiatique, repose sur trois piliers que l’on retrouve à toutes les époques : la force qui soumet, l’argent qui achète, le récit qui endort. Tant que ces trois ressources fonctionnent ensemble, il se reproduit, indépendamment des visages qui l’incarnent.
Mais aucun de ces trois piliers ne suffit. Il en manque toujours un quatrième, plus subtil, et qui décide de tout : notre consentement. Étienne de La Boétie l’avait théorisé dès le XVIᵉ siècle dans son Discours de la servitude volontaire. Aucun pouvoir, aussi puissant soit-il, ne tient sans la complicité, même passive, de ceux qu’il gouverne. La force la plus écrasante n’est pas celle des dominants. C’est celle, silencieuse, de notre propre lassitude.
Car c’est ainsi que le système trouve son meilleur allié : nous. Divisés, nous débattons sans fin. Effrayés, nous nous taisons. Épuisés, nous lâchons. Trois mécanismes que tout pouvoir contemporain entretient méthodiquement. Il alimente nos polarisations, attise nos peurs, sature notre attention. Pendant que nous nous épuisons à nous opposer les uns aux autres, le système continue de fonctionner. À bas bruit. À l’abri de notre regard.
Mais un système ne survit jamais à la lucidité collective. C’est sa seule vraie faiblesse. Il peut affronter la colère, il sait la canaliser, la récupérer, la mettre en scène. Il peut affronter la révolte, il sait la disqualifier. Ce qu’il ne peut pas affronter, c’est la lucidité. Parce que la lucidité ne se laisse ni acheter, ni effrayer, ni endormir.
Et quelque chose, justement, est en train d’émerger.
La société civile ne demande plus la permission. Elle n’attend plus que les institutions reconnaissent son existence pour exister. Elle observe. Elle comprend. Elle s’organise. Des dirigeants, des élus, des chercheurs, des soldats, des associatifs, des gens de terrain commencent à se parler par-dessus les murs qui les séparent. Non par naïveté. Non par utopie. Par lucidité.
Le vrai contrepouvoir, dans cette époque, n’est pas la colère. La colère est un combustible que le système sait brûler. Le vrai contrepouvoir, c’est la clarté. Une clarté qui ne se contente pas de désigner des coupables, mais qui démonte les mécaniques. Qui ne se rassure pas dans l’indignation, mais qui assume le travail patient de la compréhension.
C’est dans cet esprit que nous avons fondé le Cercle d’Influence Stratégique. Non pour ajouter une voix de plus à la cacophonie ambiante, mais pour rendre visible ce qui ne l’est plus : la possibilité d’un travail collectif, libre et responsable, où des intelligences que tout sépare osent regarder ensemble les structures qui nous gouvernent.
Dans le clair-obscur, les monstres comptent sur notre confusion. Ne leur faisons pas ce cadeau.
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