Moyen-Orient : collision des régimes de sécurité, sacralisation partielle du conflit, rivalité des puissances et marges d’action pour la France et l’Europe
Par Lionel Tourtier – Président de GENERATIONS E.R.I.C.
Le conflit actuel au Moyen-Orient ne peut plus être lu comme une simple juxtaposition de crises locales. Il procède de la rencontre de plusieurs logiques de puissance qui s’additionnent, se contredisent et se radicalisent mutuellement : la stratégie israélienne de préemption, la doctrine iranienne de profondeur et de résistance à l’encerclement, la vulnérabilité stabilisatrice des États du Golfe, et l’exploitation possible de cet espace conflictuel par les États-Unis dans le cadre de leur rivalité avec la Chine, indirectement avec la Russie. A cet ensemble s’ajoute désormais une variable supplémentaire : la sacralisation partielle du conflit, c’est-à-dire le moment où des objectifs géopolitiques se trouvent réinvestis par des lectures religieuses ou eschatologiques qui rendent le compromis plus difficile et la désescalade plus incertaine. Dans un tel contexte, la question française redevient pleinement gaullienne : comment conserver une liberté d’analyse, de décision et de dialogue dans une région où les conflits locaux risquent d’être absorbés par des logiques de blocs plus vastes ?
I – Israël : de la sécurité existentielle à la préemption régionale
La trajectoire stratégique d’Israël doit être comprise dans la durée. L’État hébreu s’est constitué dans un environnement de forte vulnérabilité, marqué par l’étroitesse du territoire1, la proximité des menaces et la mémoire fondatrice de la survie. Dans ce cadre, la sécurité n’a jamais été pensée comme une simple posture défensive, mais comme une capacité à empêcher la maturation de la menace.
La guerre de 1967 a profondément transformé cette situation en donnant à Israël une profondeur stratégique nouvelle. Mais cette victoire a aussi ouvert un dilemme qui n’a jamais été résolu : les territoires conquis devaient-ils être conçus comme des garanties de sécurité, comme des monnaies d’échange diplomatique, ou comme les supports d’une dynamique politique et identitaire plus durable? L’évolution ultérieure montre qu’Israël a progressivement glissé d’une logique de survie immédiate à une logique de maîtrise anticipée de l’environnement régional.
Depuis les années 1990, cette dynamique s’est encore accentuée. L’environnement stratégique israélien n’est plus seulement celui des guerres interétatiques classiques ; il est devenu celui d’une conflictualité diffuse, multi-fronts, fondée sur la saturation, les réseaux alliés, les frappes indirectes et la menace d’un encerclement progressif.
L’Iran est devenu, dans cette configuration, le centre de gravité adverse. D’où une stratégie israélienne de plus en plus marquée par les frappes ciblées, l’action extraterritoriale et la volonté de désorganiser les chaînes logistiques de la menace avant qu’elles ne deviennent irrémédiablement opératoires. Israël reste
1 L’État israélien est plus petit que notre région bretonne : 20 770 km2 contre 27 208 km2 !
